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La
violence ou le dit des non-dit d'une nouvelle composante sociale
: les jeunes.
Bernard DE COMMER. Président de la Fondation
ELIE BAUSSART. Enseignant et militant syndical.
Les jeunes constituent une nouvelle composante sociale en conflit
avec ce qui est perçu comme la composante sociale des adultes,
une composante sociale dont le mal être et surtout le mal
devenir sont les caractéristiques essentielles. Mal être
et mal devenir exprimés par un éthique éclatée,
sans repères face auxquels la société, dont
l'école, ne jouent plus le jeu qui lui est imparti : celui
d'une gardienne et d'une initiatrice de valeurs. Société
elle-même complètement déboussolée et
qui est en quête d'une redéfinition de soi au plan
de ses idéologies et de ses praxis.
Dès lors, la violence de plus en plus marquée
chez les jeunes (mais pas seulement chez eux) relève d'un
conflit de classes et se doit d'être abordée dans cette
optique-là, au risque de n'y trouver aucune solution pour
le long terme.
Tel sera l'objet de notre réflexion.
Une génération devenue une réelle composante
sociale.
Grosso modo, depuis les années cinquante, on a assisté
à la constitution d'une composante sociale inédite
jusqu'alors : la jeunesse.
Jean-Michel CHAUMONT et Anne-Noëlle GRUSELLE,
du centre d'Etudes sociologiques des facultés universitaires
Saint-Louis, écrivent :
" .... l'adolescence génère un
monde à part du monde de l'enfance et du monde adulte : un
monde qui possède une culture spécifique ... qui ne
se conçoit nullement comme un passage avant l'accession au
monde adulte ; bien au contraire, ce monde se perçoit comme
alternatif et largement opposé au monde des adultes ".
(Regards sur les cultures des jeunes, Fondation Roi Bauduin, mars
1993)
Bref, tous les éléments caractéristiques
d'une composante sociale : une identification culturelle spécifique
qui se marque dans la durée et présentée comme
un choix alternatif en opposition à ce qui est perçu
comme la composante sociale antagoniste, celle des adultes.
Quelque vingt ans plus tôt, Georges PALOCZI-HOWATH
écrivait déjà que, au cours des sixties, la
jeunesse en était arrivée à constituer "
une nouvelle classe méconnue et encore non identifiée
en tant que telle " et que le sentiment d'appartenance à
cette classe était de plus en plus marqué " en
raison de l'hostilité agressive que manifeste le monde adulte
à l'encontre de la jeunesse tout entière ". (Le
soulèvement mondial de la jeunesse, Laffont, 1972)
Ce sentiment d'exclusion qui reste le critère
déterminant d'identification à une composante sociale
et qui initie d'ailleurs, historiquement, la volonté de conquête
du pouvoir de la composante dominante par la composante dominée,
ce sentiment d'exclusion est omniprésent chez les jeunes,
même s'il s'exprime différemment selon leurs origines
sociales respectives.
Ainsi, Philippe HENRI, ancien président de
la F.E.F. se confiait-il au SOIR des 23 et 24 mai 1998 :
" Nos gouvernements ne veulent pas faire le
pari de confier à la jeunesse une place importante pour dessiner
la société de demain et permettre à celle d'aujourd'hui
de sortir de ses ornières ".
MEDHI, dix-neuf ans, s'est livré au pillage
lors des manifestations lycéennes à Paris en octobre
98. Il déclare au journaliste du NOUVEL OBSERVATEUR du 22
octobre, " nourrir une haine incontrôlée contre
Paris parce que les trois-quarts des gens sont blindés de
tune ".
Au sommet de l'échelle si je puis dire en
parlant de Philippe HENRI, un mal devenir ; au bas de l'échelle,
avec MEDHI, un mal être. Mais les deux " maux "
relèvent tous deux d'un même sentiment : celui d'une
exclusion par le monde des adultes, personnifié, d'un côté
par les " gouvernements ", de l'autre par " Paris
".
Nous y reviendrons.
La jeunesse est donc devenue une réelle classe
sociale avec les sous-classes habituelles, souvent antagonistes.
De même que l'on pouvait parler, au siècle dernier,
et jusqu'à la fin de la Grande Guerre, de petite et moyenne
bourgeoisie, ainsi a-t-on affaire aujourd'hui à un clivage
du même ordre avec la jeunesse, clivage qui, d'ailleurs va
se renforçant, avec une dualisation de plus en plus marquée
de la société.
MEDHI toujours parle de véritables razzias
sur les quartiers chics avec pour objectif la racket de " fringues
de marque " que ne peuvent s'offrir les jeunes des cités
H.L.M. :
" Facile, confie-t-il, on choisit des gosses
de bourges bien habillés. Ils sont pas très résistants
". (op. cit.)
Le fait de s'en prendre à d'autres jeunes
pourrait être interprété comme l'absence d'une
identification à la jeunesse en tant que telle. Nous pensons
qu'il n'en est rien : ici, les clivages sociaux habituels l'emportent
sur toute autre considération.
Quand nous parlons d'une culture spécifique
aux jeunes, il faut entendre par là : mode de vive, philosophie
du vivre. Qui diffèrent peu, même si des nuances existent,
et ce quelles que soient les couches sociales représentées.
Cette culture est une réalité et elle
est très largement partagée par ce qu'il est admis
d'appeler communément " les jeunes " et cette culture
se prolonge bien au-delà des seules frontières d'âge,
c'est-à-dire jusqu'en l'état dit " adulte ",
du fait d'une dépendance accrue au point de vue économique
des jeunes à l'égard de leurs aînés.
En fait, le prolongement de la scolarité y est pour quelque
chose, même si c'est loin d'être l'élément
déterminant. De même que la raréfaction de l'emploi.
Mais quelle est cette culture des jeunes ?
Première caractéristique : la primauté
accordée à la sensation physique immédiate
dans toutes les formes d'expression de soi plutôt dans de
formes d'acquisition culturelle au sens habituel, avec une prédilection
très marquée pour ce qui est, globalement, jugé
original, mouvement, éphémère, symbolique.
On retrouve toutes ces composantes, à des
degrés divers et mêlés, dans leur musique.
Il est à noter, par exemple - et nous aborderons
là une seconde caractéristique de cette culture -
il est à noter que les mouvements qui leur sont en principe
consacrés sont perçus par eux non plus comme un lieu
d'adhésion à une idéologie, mais comme un lieu
de services parmi d'autres. L'implication du jeune y est donc le
plus souvent prudente, peu engagée, strictement exploratoire
plutôt que relevant d'une quelconque responsabilisation individuelle
dans un processus collectif.
Le collectif, d'ailleurs, est perçu comme
un objet de plaisir individuel. Ce qui explique la préférence
marquée par le jeune pour le groupe informel. C'est la convivialité
qui est l'objet essentiel du rassemblement, la convivialité
vécue avec des pairs.
Un jeune fréquentant assidûment un
mouvement me disait :
" Je viens ici sans savoir ce que je veux,
ni quoi faire. C'est à force d'y venir que les idées
me viennent et que je me mets dans un projet ".
Aucun a priori idéologique donc, aucune vue prospective préalable.
Le projet se développe au jour le jour, selon les nécessités
du moment ou les intérêts particuliers. Daniel COHN
BENDIT disait, dans la tourmente de Mai 68 :
" Bougeons d'abord. Nous ferons la théorie
du mouvement ensuite ".
Dans un ouvrage qui fit grand bruit à l'époque,
en 1990, au coeur même des grèves dans l'enseignement,
Roland SOYEURT écrivait :
" Il (le roi, dans le jargon de l'auteur, c'est-à-dire
: le jeune) entend parler de rigueur et d'austérité,
du droit au travail pour tous, du partage du travail disponible.
Il voit passer les chômeurs et se dit que si c'est ça
la société des loisirs, certaines choses sont à
revoir. Il voit rentrer ses ancêtres le soir, fourbus et énervés,
et il se dit peut-être que si c'est ça le travail épanouissant
auquel on consacre toute une vie d'enthousiasme, il n'y tient pas
vraiment. Le roi ne sait pas. Le roi a peur.
A en croire bien des parents et des profs, il ne
connaît d'ailleurs rien. Pas d'histoire, pas de géographie,
pas de politique, pas de littérature. Rien. Ou plutôt,
rien de ce qui les intéresse. De plus, il ne sait, peut-être,
rien faire. Il ne sait pas écrire, ni construire un raisonnement,
il ne sait pas travailler. Il ne sait pas s'il veut faire quelque
chose. Le roi est abandonné... aux confins d'un monde qu'il
ne comprend pas et où il ne veut pas entrer.
Cette insatisfaction n'est pas un fait nouveau en
soi. Les adolescents vivent depuis longtemps en désaccord
avec le monde des adultes, sa morale, sa religion, sa mentalité
et son culte du rendement. Ce sont des adolescents insatisfaits
qui ont amené Mai 68. Ils avaient une vision nette du monde
qu'ils voulaient et surtout de celui qu'ils ne voulaient pas. Ils
étaient prêts à le hurler. Dix ans plus tard,
les jeunes s'étaient sagement rangés. Aujourd'hui,
ils sont marginalisés... Ils laissent la société
aux adultes et ils s'installent en marge, dans le confort qu'on
leur donne. Ils vivent dans un autre monde, avec ses valeurs, ses
codes et ses habitudes... ". (Le chagrin des profs. Didier
Hatier. 1990)
On se trouve, pour faire court, dans une philosophie
très sadienne, présente aussi chez les adultes mais
sans doute avec moins d'acuité dans la mesure où la
génération d'adultes actuelle est très largement
le produit de Mai 68 et est donc encore très largement écartelée
entre deux courants contradictoires : celui d'une vision globale
de société, dans laquelle ils ont été
" élevés ", par Guerre Froide interposée,
et qu'ils prolongent (COHN BENDIT est aujourd'hui parfaitement intégré
dans un parti et l'institutionnel politique) et une vision parcellaire
et individualisée, égocentrique. Les jeunes ne connaissent,
pour la plupart, plus ce genre de tension. Ils ont opté pour
la seconde vision. Le Mur de Berlin est aussi tombé dans
leur for intérieur.
L'unique tension existant encore est celle de l'avoir
individuel en butte à l'avoir collectif, identifié
au monde des adultes. La violence et surtout le passage à
l'acte de violence se situe à ce noeud-là très
précisément. La plupart en resteront là, sans
basculer dans la délinquance ; d'autres pas et ils semblent
de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes. Nous y reviendrons.
Le vivre se pose de moins en moins en termes existentiels
en tant que tels et de plus en plus en termes possessifs qualitatifs
plutôt que quantitatifs (des fringues de marque, dira Medhi).
Désormais, il faut consommer pour être, mais consommer
qualitativement. Je consomme bien, donc je suis.
Comme l'écrit Marc MAESSCHALCK :
" En fait, c'est le modèle New Age qui
l'emporte : consommer pour être plutôt que consommer
pour avoir. Au-delà des slogans cette spiritualité
de la consommation touche un aspect important de l'évolution
de notre société. Une mutation s'est produite à
l'intérieur même des structures de la consommation,
qui détermine une nouvelle culture ". (Travail pour
tous. Lumen, Vitae, 1996).
On se trouve donc avec les jeunes en présence
d'une véritable classe sociale qui tend à occuper
tout le champ sociologique et à devenir, via une lutte des
classes dont la violence n'est que l'épiphénomène,
la classe sociale dominante, le courant de pensée majoritaire,
voire exclusif, la praxis de vie généralisée.
Ce que nous pouvons appeler : la pensée unique.
On peut, pour résumer, affirmer que la pensée
néo-libérale dans ce qu'elle a de plus pervers a transité
et transite toujours par cette classe sociale que sont les jeunes,
qu'elle a asservie à ses objectifs économiques et
dont elle se plaint à présent exactement comme la
bourgeoisie, au siècle dernier, pouvait se plaindre du prolétariat
qu'elle avait elle-même engendré.
Un mal être, un mal devenir.
Bernard GUETTA , dans un éditorial intitulé Guerre
de générations écrit ceci :
" Comme l'évidence crève les
yeux, on ne la veut pas. On ne voit pas qu'à 15, 16 ou 17
ans, ces lycéens sont suffisamment adultes pour ne rien trouver
de rose à ce qui les attend. Ils savent qu'ils auront du
mal à trouver du travail et que leurs études ne les
y prédisposent pas... Ils savent bien que ce bac auquel conduit
le lycée ne leur servira pas à grand-chose, et qu'ils
vivent aussi dans une illusion collective que personne ne veut rompre.
Ils savent, en un mot, que, à l'image du monde, l'enseignement
a perdu ses certitudes et ignore où il va " (Le nouvel
observateur du 21/10/98).
Les lycéens français se sont distingués
de leurs pairs des cités H.L.M. et des filières "
poubelles " (lesquels ont ont cassé et pillé
sur le trajet des manifestations), en ce qu'ils s'interrogent encore.
Les autres, par contre, ne le font plus : ils ont intégré
parfaitement le système, ils sont résignés
et ne se posent plus la question du " où aller ",
mais celle du " comment aller ". En filigrane, les lycéens
ne se posent d'ailleurs pas d'autre question, à de rares
exceptions près.
Le mal être, le mal devenir.
Le mal être s'inscrit tout d'abord dans le
contexte familial. Ce fut, certes, toujours le cas, mais alors que,
il y a 30 ans, le jeune était en quête d'une autonomie
pour laquelle il rejetait les repères éthiques véhiculés
par la famille, aujourd'hui, il n'y a plus guère de repères
familiaux - même dans les meilleures familles , comme l'on
dit - et le jeune n'a rien à rejeter en soi : il est plutôt
en manque. En manque d'écoute, d'affection, en manque aussi
d'autorité.
Dans La Libre Belgique du 20/11/98, Jacques BOUQUET,
juge à la Jeunesse à Bruxelles déclare :
" Nous sommes de plus en plus souvent confrontés
à des jeunes difficiles à gérer qui ont été
très tôt témoins de situations de non-respect
de la personne et ne reconnaissent plus aucune forme d'autorité
.
Ce que je constate aussi, c'est la démission des parents,
de certains enseignants et même d'éducateurs spécialisés
qui, débordés par le comportement agressif des jeunes,
se déchargent de leur mission sur la justice ".
Andrée BURNIAUX, du dispositif wallon d'accrochage
scolaire, va plus loin encore dans sa réflexion :
" Nos valeurs, aujourd'hui, c'est l'argent,
le capital. Tout cela produit de la violence. N'oublions pas que
cette dernière est le résultat d'une souffrance ".
(La Libre Belgique, op. cit.)
En clair, dans une société où
l'argent et son corollaire la consommation ont quasi statut de divinité,
le jeune sera d'autant plus violent qu'il n'y aura pas accès.
Et pour y avoir accès, il n'aura finalement que deux voies
possibles : celle de ses parents, s'ils sont nantis, et qui pourvoiront
à ses besoins au risque, à l'excès, de tomber
dans une forme de protectorat infantile ; s'ils ne sont pas nantis,
il lui restera celle de la débrouille, y compris, en cela,
la délinquance.
Si l'on ne possède, selon les spécialistes,
aucune réelle statistique fiable sur la délinquance
juvénile, force est de constater, cependant, que, à
Bruxelles, en 1997, ont été ouverts pas moins de 14
OOO dossiers de cette nature allant de la simple contravention au
meurtre.
Nadia DE VROEDE, chef de la section Jeunesse au
parquet de Bruxelles, ne peut que constater que " la violence
est en augmentation à l'école, au sein des familles,
dans la rue " et que " l'influence du milieu social est
indéniable ". (La Libre Belgique, op. cit.)
Roland SOYEURT, déjà cité,
écrivait :
" Lorsque les parents reprennent le petit à la tombée
de la nuit, il serait temps de le mettre au lit, mais ils préfèrent
redoubler d'affection pour cet enfant qu'ils ont le sentiment coupable
de voir trop peu. Pas question non plus de l'éduquer, de
le reprendre, de le réprimander. L'enfant est devenu un nouveau
roi ".
Il y a de cela, sans doute, même si l'analyse
reste superficielle chez cet auteur, il y a de cette sorte de non
- éducation sous prétexte de ne pas traumatiser ces
chères têtes blondes.
Ce faisant, on a versé dans une perversion
du système à la J-J ROUSSEAU :
" Vous lui (=l'enfant) trouverez un petit nombre
de notions morales qui se rapportent à son état actuel,
aucun sur l'état relatif des hommes et de quoi lui serviraient-elles
puisqu'un enfant n'est pas encore un membre actif de la société
? Parlez-lui de liberté, de propriété, de convention
même, il ne peut en savoir jusque là ; il sait pourquoi
ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n'est
pas à lui n'est pas à lui. Passé cela, il ne
sait plus rien ". (Emile ou l'Education. Folio Essais. 1969)
Ce mal être va croître avec l'âge
et se transformer en mal devenir au seuil de l'adolescence, à
l'entrée dans la classe sociale des jeunes, moment qui correspond
au passage du primaire dans le secondaire avec, malheureusement,
trop souvent déjà un choix de filière professionnelle
pour beaucoup. L'enseignement rénové avait été
conçu pour que le choix s'effectue le plus tard possible
et réduisait, sans la supprimer, la hiérarchisation
entre les diverses filières. On sait combien le Décret
" Missions ", à l'opposé, renforce cette
hiérarchisation.
Comme l'a déclaré André LACROIX,
alors président du SETCa-Enseignemt libre, le 21 mars 1997,
en fin de négociations :
" Avec d'autres, comme par exemple la Ligue
des Familles, nous pensons que le Décret " Missions
", loin de réduire les inégalités, ne
fera que renforcer la dualisation de l'école, notamment par
la création de filières hiérarchisées
".(Bulletin numéro 14, 2è trimestre 1997)
Et donc contribuera à accroître la
violence. Nous avons eu malheureusement raison, et le cabinet ONKELINX
l'a bien compris, qui a tenté de gommer les effets pervers
du décret " Missions " par un autre décret,
tout aussi pervers : le décret sur les discriminations positives.
Comme l'écrira Nico HIRTT :
" Ce n'est donc pas de démocratisation
de l'enseignement qu'il s'agit ici, mais de lutte contre la violence
à l'école " (Bulletin du SEL-SETCa, numéro
17, 1er trimestre 1998)
Mal être et mal devenir confrontés
à une morale éclatée, sans repères.
Une morale éclatée, sans repères.
Dans son éditorial du 7/12/98, Guy DUPLAT, du journal Le
Soir, déclare, citant Robert BADINTER, du Monde, que "
les droits de l'homme sont devenus l'horizon moral de notre temps,
la dernière éthique, l'ultime religion à l'heure
où les idéologies seraient, dit-on, mortes ".
Il est incontestable que l'on a glissé peu
à peu vers une éthique humanitaire que je qualifierais
d'éthique de la réaction, par opposition à
une éthique de l'action propre aux idéologies.
Marc MAESSCHALCK écrit :
" L'éthique humanitaire entraîne
l'adhésion à de grands principes, des principes de
sanction symbolique et de police active aux frontières du
système. Les sanctions symboliques concernent tous les types
d'idéologies ou de pensées qui tendraient à
privilégier l'action sur les structures sans oser regarder
la violence infligée aux victimes d'aujourd'hui. Cette sanction
symbolique est exercée concrètement par toute la réserve
contemporaines de principes, formés par les Droits de l'Homme
comme ligne directrice de lecture des enjeux d'une situation politique.
Quant à la police active aux frontières, c'est la
justification de l'utilisation de la force en termes d'ingérence
pour répondre dans l'immédiat à une situation
d'urgence mettant en cause la souffrance d'autrui, menaçant
la vie. Dans cette logique où la sanction symbolique entraîne
une réaction de force, l'éthique humanitaire se fait
trop souvent le soutien passif des mouvements de régulation
internationale ".(Travail pour tous, Op.cit.)
Ce glissement d'une éthique qui soit extérieure à
soi, je veux dire qui ne soit guère dans un champ de proximité,
est révélatrice d'une morale éclatée,
sans repères directs apparents.
Il est d'ailleurs significatif qu'une nation qui
se veut le porte-parole mondial des Droits de l'Homme soit, finalement,
intra muros, en parfaite contradiction avec ses idéaux proclamés.
C'est ainsi, par exemple, que le 10/12/98, à l'heure même
où commençaient les festivités du 50ème
anniversaire des Droits de l'Homme à New York, Joseph Stanley
FAULDER était exécuté à Hunstiville
dans le Texas. Etrange manière d'appliquer l'article 5 de
ces Droits : " tout individu a droit à la vie, à
la liberté, et à la sûreté de sa personne
" ! le numéro 580 du Couloir de la Mort était
devenu, ce jour anniversaire, le 498è condamné exécuté
depuis 1976. Depuis, ce nombre n'a cessé de croître,
avec, sommet de l'horreur, l'exécution d'un débile
mental.
Ce qui s'applique aux U.S.A. s'applique évidemment
à chacun de nous dans la mesure où nous décentralisons
notre propre éthique et minimisons ainsi notre propre implication.
L'immédiat est relativisé, l'urgence est ailleurs.
Qu'on me comprenne bien : les Droits de l'Homme
- l'humanitaire en général - sont éminemment
respectables et méritent très largement qu'on y consacre
et du temps, de l'énergie et des moyens. Mais ils doivent
être comme un reflet de nos manquements à nous, car
c'est d'abord, et avant tout, au coeur de nos propres praxis qu'ils
doivent se retrouver. Des repères lointains ne sont pas des
repères et ils le sont moins encore chez des jeunes pétris
d'un immédiat et d'une proximité souvent navrants,
mais réels.
Dans un ouvrage destiné aux élèves
du degré moyen primaire, datant de 1952, on peut lire, tous
les trois ou quatre pages, des textes, on peut y décrypter
des gravures à connotations morales. Ainsi, au hasard, page
13 :
" Le serment des petits Yankees.
A la rentrée des classes, les instituteurs
américains font prêter à tous les écoliers
les serment suivant :
Je jure :
De ne détruire ni les arbres ni les fleurs
;
De protéger les petits oiseaux ;
De respecter la propriété d'autrui, afin qu'on respecte
la mienne ;
D'employer toujours un langage correct ;
De ne cracher ni dans les tramways, ni en classe, ni dans la rue
;
De ne pas jeter de papiers dans les endroits ou les jardins publics.
Ce sont là d'excellentes habitudes qu'il
convient, en effet, de faire prendre aux enfants le plus tôt
possible ". (Les centres d'intérêt. G. LEROY et
E. LESUISSE)
Indéniablement. Mais qui oserait encore faire
prester un tel serment aujourd'hui, même aménagé
?
Tout, de nos jours, s'énonce en termes de
droits. Et ces droits eux-mêmes ne sont plus qu'une marchandise
parmi d'autres, proposée au zapping des consommateurs de
sens que nous sommes devenus. Plus d'implication qui supposerait
une ombre de devoir. Mot d'ailleurs largement banni du langage pédagogique.
Le recentrage de l'éthique, via l'institution
scolaire, avait été bien pressenti par M. André
FLAHAUT, à la mi-97, lorsqu'il proposait un cours de civisme
où l'on pouvait lire, entre autres choses :
" J'en conclus que j'ai des droits et des devoirs,
que nous ne sommes pas tous les mêmes, ne vivons pas, ne pensons
pas tous de la même manière, mais nous sommes tous
égaux et libres ".
Avec aussi des chapitres qui font penser largement
au " serment des petits yankees " évoqué
ci-dessus : le respect les lois, de l' environnement, de soi, des
autres, des voisins .
On sait ce qu'il est advenu de ce projet. Hélas
rien ! Et pire , lors du décret réformant l'enseignement
fondamental, on devait enregistrer de sérieuses atteintes
aux cours de recherche de sens que sont les cours de moral et de
religion, sans rien proposer en échange si ce n'est le souhait
de M. HASQUIN de remplacer ces cours philosophiques par des cours
de philosophie. Proposition qui fit long feu devant une levée
généralisée de boucliers, tous réseaux
confondus
Ici, les vieux réflexes de piliers ont joué.
Une occasion ratée, une de plus.
Une école qui ne joue plus guère le jeu.
Voilà qui nous amène à parler du rôle,
ou plutôt du non-rôle de l'école dans cette problématique.
Depuis 1996, la chute des feuilles coïncide
avec une flambée de violence dans les écoles bruxelloises.
Rappelons brièvement quelques faits parmi les plus graves
.
En octobre 1996, à l'A.P.A.J., un adolescent
de 15 ans tue un de ses compagnons à peine moins âge
que lui. En 1997, une enseignante de la Providence, à Anderlecht,
est victime d'un attentat à la pudeur. En 1998, à
l'Athénée Tricot, puis à l'Institut Chomé-Wyns,
des faits de violence graves se sont produits à l'encontre
d'adultes. Les années 1999 et 2000 n'ont pas failli à
la tradition.
Des écoles du réseau catholique, des
écoles de la Communauté française. La stricte
égalité face à la violence, qui se fait fi
des piliers traditionnels. Il n'est donc plus question d'invoquer
le caractère soi-disant non élitiste d'un réseau
par rapport à un autre pour expliquer la violence. Aujourd'hui,
tout le monde est logé à la même enseigne avec
plus ou moins d'acuité.
Mais la violence extrême ne doit pas cacher
la violence au quotidien. Celle-ci, comme l'autre, relève
du non-respect de la personne et de l'environnement généralisé,
quasi intégré, quasi devenu un mode d'agir banalisé.
Dans le Vif l'Express du 27/11/98, Dorothée
KLEIN rapporte cette violence au quotidien d'une manière
sans doute anecdotique aux yeux de l'observateur extérieur,
mais réellement vécue par de nombreux acteurs de terrain.
Ecoutons-la...
" Vitres brisées, portes défoncées,
extincteurs régulièrement vidés, alarmes continuellement
actionnées... La violence verbale est également quotidienne.
On pense souvent que les paroles, c'est moins grave. Mais les insultes
sexuelles vous salissent jusqu'au plus profond de vous-même.
Elles vous enlèvent votre fierté... Ensuite, peu à
peu, insidieusement, les élèves s'en sont pris aux
biens et à l'intégrité physique de leurs enseignants.
Voitures saccagées, lunettes et plumiers subtilisés
à un moment d'inattention... A la rentrée, un professeur
a été menacé d'un couteau pour avoir pris la
défense d'un élève. Mais déjà
auparavant, un collègue avait été cloué
au sol. Un autre pris à la gorge et immobilisé au-dessus
de la cage d'escaliers... ".
Dorothée KLEIN parle de l'Athénée
Tricot, mais pas mal d'autres écoles - si pas toutes, à
des degrés divers - se retrouveront dans cette apologie de
la violence scolaire.
" Violence gratuite ,se demande la journaliste,
ou liée à une contrariété ? " (Le
Vif L'Express, Op.cit.)
C'est ce à quoi nous allons essayer de répondre plus
avant, en mettant en exergue les lacunes de l'institution scolaire
induisant la violence des jeunes à son égard.
Qu'on comprenne bien notre démarche : il
n'est pas question, ici, d'accabler les seuls enseignants de tous
les maux. Il est seulement question d'attirer leur attention sur
certaines situations qu'ils rencontrent ou praxis à mêmes
de générer de la violence.
La violence n'est jamais unilatérale, elle
ne vient pas que des jeunes seuls. L'institutionnel scolaire exerce
sur les individus, enseignants compris, une violence plus ou moins
forte, plus ou moins manifeste. Qu'y a-t-il, en effet, de plus contraignant
que d'imposer à 20 individus différents par leur personnalité,
leurs intérêts, leur genèse, de se retrouver
en positions statique en un même lieu, en un même temps,
à pratiquer une activité qu'ils n'ont pas nécessairement
choisie, en présence d'un même professeur qui leur
a été imposé et qu'ils n'apprécient
pas forcément, et vice et versa. Autre forme incontestable
de violence : la hiérarchisation des filières d'enseignement
que le Ministre HAZETTE va encore renforcer en limitant certaines
formations au seul enseignement professionnel, alors que, jusqu'à
présent, les mêmes formations existaient aussi en filière
technique. Toute fois, cette seule explication que d'aucuns mettent
en premier, n'explique pas tout loin de là. De par ma pratique
professionnelle et syndicale, je puis attester que la violence est
présente, d'une manière moins visible, parce que souvent
cachée en raison d'un souci de sauvegarder leur image, dans
des écoles dites huppées où la population scolaire
est majoritairement voire quasi exclusivement issue de milieux socio-économiques
" favorisés ". En outre, cette violence est de
plus en plus présente dans les écoles fondamentales,
y compris celles de quartiers aisés.
La violence a toujours existé d'une manière
larvée ou marginalisée, mais les jeunes d'aujourd'hui
- et c'est là que la bât blesse - les jeunes d'aujourd'hui
n'ont pas intégré dans leur schéma mental la
contrainte. Ils sont le pur produit d'une éducation non de
liberté, mais le laisser faire.
Comme l'écrit Roland SOYEURT :
" ... l'enfant - spectateur est aussi l'enfant
- roi auquel tout est dû... la télévision ne
vient que conforter cette tendance à l'hyperdéveloppement
du droit de recevoir, mais elle en renforce considérablement
les effets ". (Le chagrin des profs. Op.cit.)
L'enfant d'aujourd'hui, le jeune d'aujourd'hui sont
de plus en plus spectateurs de leur existence plutôt qu'acteurs.
La parole leur a été confisquée. Ils paraissent
s'en accommoder tant que leur droit à recevoir tout, tout
de suite, leur est garanti. Dès qu'il en est autrement, ils
marquent leur frustration par la violence parce qu'ils n'ont plus
la capacité de la verbaliser. Moins cette faculté
sera présente chez le jeune et plus sa violence sera excessive.
Et c'est pourquoi les violences graves se rencontrent plus volontiers
dans certains milieux socio-culturels où la verbalisation
approche souvent le degré zéro, sauf à utiliser
quelques grossièretés passe-partout.
Face à la violence, l'école laisse
faire, et ne joue donc pas le jeu qu'on attend d'elle en termes
éducatifs, ou bien tente vaille que vaille de colmater les
brèches. Dans le premier cas, c'est la démission ;
dans l'autre, la mesurette des quelques éducateurs en plus.
En ce cas, on se leurre, car la violence ne peut se régler
à l'intérieur seulement. Grave, elle nécessite
toujours l'intervention des forces de l'ordre et de l'appareil judiciaire.
Non que ceux-ci, en eux-mêmes, puissent l'éradiquer,
mais en démocratie, nul ne peut se faire justice soi-même,
ni tolérer que justice ne soit pas faite. Si l'intervention
des forces de l'ordre est une violence, parfois extrême avec
l'arrestation, il faut admettre qu'elle est la règle dans
une démocratie. Passer l'éponge, comme on dit, conduit
très vite à laisser croire que tout est permis, que
rien n'est sanctionnable et que, donc, l' impunité est la
règle.
Il n'est évidemment pas question de transformer
nos écoles en centres retranchés de haute sécurité,
comme c'est le cas aux U.S.A., mais de faire respecter par tous
les moyens acceptables les règles prescrites par la démocratie.
Démocratie. Le mot est lâché.
Mais l'école est-elle une institution démocratique
? Non, bien entendu. Loin de là. L'institution scolaire,
tant pour les élèves que pour les enseignants, relève
du principe de l'autocratie.
Dans son ouvrage La violence à l'école,
Bernard DEFRANCE trace incontestablement des pistes pour la réflexion
et l'action à ce propos.
Ainsi écrit-il qu'il faut rechercher les
" conditions d'une véritable construction de la citoyenneté
à l'école " (LA Violence à l'école,
SYROS, 1992-1996).
L'école, dit-il, n'est pas comme on a trop tendance à
le croire encore une communauté mais une institution. Or,
toute institution est réglée, dans son fonctionnement,
par le droit.
" Il ne s'agit pas d'abord, dans une société
ou une institution d'atteindre à un improbable consensus
sur les valeurs, mais si l'on n'est d'accord sur rien, de se mettre
d'accord sur les procédures grâce auxquelles on va
pouvoir parler ". (La violence à l'école, op.cit.)
Pour Bernard DEFRANCE, il n'est pas question que
l'élève se soumette en quoi que ce soit à quelqu'un
, mais à la loi.
" De même, du côté du maître,
il ne s'agit pas d'exercer son POUVOIR SUR un groupe, mais d'exercer
son AUTORITE DANS un groupe ". (La Violence à l'école,
op.cit.)
Il y a, très souvent, il faut le dire, dans
le chef des enseignants, confusion entre les deux termes. Et cette
confusion est génératrice de violence.
Bien qu'ils rechignent à se l'avouer, les
enseignants vivent encore très largement d'une image de pouvoir
qu'ils se sont créées. Il n'est pas indifférent
que ceux-ci s'expriment, en parlant d'eux, en ces termes : "
devant " les élèves. Rarement, vous les entendrez
dire : " avec " les élèves, " parmi
" les élèves. Ils perçoivent comme une
perte d'AUTORITE de descendre de ce prétendu piédestal.
Là est la confusion.
Leur pouvoir - celui de sanctionner, entre autres,
c'est-à-dire d'être à la fois juge et partie
- leur pouvoir est rejeté par les jeunes car perçu
comme une violence intolérable à leur égard.
L'autorité s'inscrit hors de la sphère
d'une délégation, d'un mandat ; elle s'inscrit dans
le champ relationnel. Elle se vit, s'exerce " avec " les
élèves. A noter d'ailleurs que ce mot " élève
" signifie " qui grandit " et non pas " qui
abaisse " ; et que le mot " autorité " désigne
ce qui permet d'être " auctor ", c'est-à-dire
" instigateur ".
L'autorité est d'autant plus facilement intégrée
que l'élève a conscience d'avoir quelque chose à
recevoir.
Il s'impose donc de casser cette image qui confond
POUVOIR et AUTORITE.
L'institution scolaire, pour ce faire, doit devenir
démocratique.
Les élèves doivent être les
acteurs de leur propre destinée. Il faut, dans les écoles,
écrit Bernard DEFRANCE des " lieux de paroles, des outils
qui font de la parole et de l'écrit un pouvoir réel,
dans le présent, lois qui sont garantes de la liberté,
parce que le groupe apprend dans le réel ce qu'est la loi
. (Op.cit.)
Tant qu'on aura pas trouvé, investi ces lieux
de paroles, de la parole restituée, on s'expose dans les
écoles à une violence sourde ou manifeste, selon les
cas.
Le décret " Missions " a la prétention de
mettre en place de tels lieux avec les conseils de participation.
C'est sans doute mieux que rien, mais on sait ce qu'il en est :
une caricature de démocratie où les intervenants ont
pour seul rôle réel d'opiner du bonnet aux volontés
du P.O. A l'usage, les conseils de participation donneront, au niveau
des jeunes, l'effet inverse de celui escompté et accentueront
ce sentiment d'exclusion qu'ils ressentent.
Ces lieux de paroles ne suffisent pas. L'école
doit avoir " une instance tierce (qui) aura à juger
des infractions et à trancher les litiges relevant du réglementaire
" (Op.cit.). Instance dont les jeunes doivent être partie
prenante et non plus seulement partie subissante.
On est hélas! !oin du compte. Tout au plus,
dans certains établissements, confine-t-on les jeunes dans
un rôle de second plan, propre à leur donner l'illusion
qu'ils sont acteurs, qu'ils ont leur mot à dire. Mais ils
ne sont pas dupes longtemps ; ils comprennent vite comment ils se
retrouvent, dans les faits, en situation de " colonisés
".
Tant qu'on n'aura pas créé "
des situations qui permettent à l'éduqué de
découvrir que le pouvoir peut s'exercer avec et non contre
lui " (La violence à l'école, op.cit.), on risque
fort de ne pas sortir de la quadrature du cercle de la violence.
Comme le confiait J-P. DEPAS, directeur pédagogique
du centre fermé de Braine-le-Château, à la Libre
Belgique du 30/11/98, prioritairement " créons un maximum
d'endroits où les jeunes puissent avoir des relations privilégiées
avec les adultes, respectons les jeunes car ils nous respecterons
et méfions-nous des discours sécuritaires ".
Bref, faisons-en des citoyens à part entière,
avec leurs droits, certes, mais aussi leurs devoirs, c'est-à-dire
les contraintes inévitables, la règle, mais aussi
la responsabilisation. Atténuons de la sorte leur sentiment
d'exclusion des processus décisionnels : la violence ne pourra
dès lors que décroître significativement.
Pistes pour une redéfinition des valeurs
et des praxis de gauche en découlant.
Se méfier des discours sécuritaires, est-il dit ci-dessus.
On n'évitera pourtant pas le débat sécuritaire.
Nous y reviendrons plus avant.
La première piste - la première valeur
- qui permette de sortir de l'ornière de la violence me semble
être une réelle éducation à la citoyenneté.
Dans la Libre Belgique du 25/07/98, O.M. écrit
:
-" Et l'éducation à la citoyenneté ? Elle
n'est pas encore présente en tant que telle à l'école,
structurellement s'entend. Si certains estiment qu'il serait opportun
de créer une ou deux heures de cours à cette fin,
la majorité des praticiens de l'école privilégient
l'approche interdisciplinaire. En d'autres termes, il faut apprendre
la démocratie - et le fonctionnement de nos institutions
démocratiques - à travers tous les cours et à
chaque instant ".
Il faut cela, et plus : une réelle pratique
de la démocratie, comme nous l'avons vu plus haut.
Mais quand bien même l'école ferait
tout cela, ce serait encore nettement insuffisant. La société
tout entière doit retrouver des valeurs autres que la course
au profit et l'individualisme forcené. Elle doit retrouver
des valeurs de liberté, de fraternité, lesquelles
incluent le sens de la responsbilité.
Comme l'écrit Gabriel RINGLET :
-" Pas de liberté sans responsabilité
" (L'Evangile d'un libre penseur. Albin Michel. 1998)
Guy HAARSCHER, dans Le fantôme de la liberté,
écrit que les choses se déroulent " comme si
les hommes modernes avaient naïvement proclamé l'idéal
de liberté, sans se rendre compte de l'immense révolution
intérieure qu'elle suppose ".
Car elle suppose beaucoup cette liberté !
Et tout d'abord, qu'elle ne soit pas revendiquée pour soi
seul, mais aussi pour l'autre, pour tout autre. Que l'on se sente
responsable de la liberté de son voisin sur laquelle indéniablement
on empiète. Cela suppose aussi un dépassement infini
de nos seules problématiques. Un sorte d'absolu.
C'est à ce seul prix-là - celui de
l'absolu - que l'on pourra parler de fraternité. De solidarité.
Je l'ai dit plus haut : on n'évitera pas
le débat sécuritaire. Celui-ci est déjà,
d'ailleurs, présent.
Jean - François DOUMONT du Vif l'Express
(11/12/98) titre :
-" Protéger ou punir ? ".
Toute la question sécuritaire est là,
effectivement.
L'idée, en fait, est de passer d'un système
protectionnel où le jeune est pénalement irresponsable,
à un système sanctionnel à l'américaine
où, au-delà de 12 ans, le jeune est punissable via
des travaux d'intérêt général . Le projet
VAN PARYS rencontre des réticences, surtout au Sud du pays.
Claude LELIEVRE en est, par exemple, un farouche opposant :
-" Je suis heureux, déclare-t-il dans
le Soir, d'entendre que les magistrats défendent le principe
du système protectionnel, j'espère qu'on n'abaissera
pas la majorité pénale, que les désaisissements
demeureront exceptionnels... Pour ma part, je suis favorable à
un travail en profondeur et je demande qu'on évite les solutions
de facilité et les tentations sécuritaires ".
Nadia DEVROEDE, du parquet de la Jeunesse de Bruxelles,
va dans le même sens :
-" Je défends ardemment le système
protectionnel. Il faut éviter de diriger des mineurs vers
le juge correctionnel - le désaisissement doit rester exceptionnel
- et privilégier les mesures éducatives. Pour moi
la loi de 65 et le décret sur la protection de la jeunesse
sont de bons outils ".
Dans le cadre de ce débat-là vient
interférer la problématique des prisons pour mineurs.
On le sait, le juge de la jeunesse peut, faute de
place, orienter vers la prison un mineur de plus de 14 ans soupçonné
de faits graves pour une durée maximale de 15 jours. C'est-à-dire,
concrètement, plonger une mineur délinquant dans un
milieu de délinquance d'adultes. Ce que chacun s'accorde
à déclarer comme très largement négatif.
L'idée circule donc de prisons pour mineurs.
Il existe déjà en Communauté française
quelque chose qui y ressemble puisque 6 places ont été
ouvertes dans la prison de St-Gilles et ce pour les cas les plus
graves. Des éducateurs de Braine encadrent les jeunes qui
y séjournent.
Le débat est ouvert. Sans vouloir en arriver
à une pénalisation qui s'approcherait de la tolérance
0 comme à New-York, l'idée d'une sanction au-delà
de 12 ans me semble intéressante dans la mesure où
tout citoyen en devenir doué de raison doit savoir qu'une
infraction aux lois entraîne une sanction. C'est un principe
éducatif de première importance. Bien évidemment,
la sanction doit s'accompagner de mesures d'encadrement, sans quoi
elle risque d'être inutile.
Bruno DAYEZ, avocat et assistant aux facultés
St-Louis de Bruxelles, estime pour sa part que " accentuer
la répression à l'égard des mineurs serait
non seulement cruel mais aussi totalement inefficace ". (Le
Vif l'Express du 11/12/98). Et d'ajouter que " ce qui est train
d'émerger n'est rien d'autre que la conscience d'un désastre
provoqué dont on s'évertue à masquer les vraies
origines ".
Nous partageons cet avis : c'est en amont de la
violence qu'il faut agir. Sur les situations socio-économiques
qui génèrent préférentiellement la violence,
mais aussi sur ce que Bruno DAYEZ appelle " l'impunité
(dont jouit l'ensemble de la société) et qui favorise
sans aucun doute un comportement collectif de plus en plus irresponsable
". Et d'ajouter ce constat qu'il nous faut bien prendre, chacune
et chacun, comme une attaque personnelle :
-" Il n'y aurait pas de plus sûre méthode
, pour arrêter de vouloir punir, que d'accepter, pour une
société déterminée, de se regarder dans
un miroir. Mais cette capacité réflexive lui fait
défaut, puisqu'il n'y a pas de société consciente
d'elle-même. On continue donc de se borner à citer
pour mémoire les innombrables aberrations dont souffre le
fonctionnement de notre organisation sociale : désagrégation
de l'enseignement, délétement des liens sociaux, surenchère
consommatrice, racisme larvé, aliénation publicitaire,
... ".
Une fondation comme la FONDATION ELIE BAUSSART doit pouvoir insuffler
cette capacité réflexive qui fait de plus en plus
défaut dans la société actuelle. C'est d'ailleurs
aussi l'objet d'une revue comme TOUDI.
Nous pensons qu'il faut revenir à une vision
plus globalisante de la société, en termes d'idéologie.
Comme l'écrit Gabriel RINGLET, non pas au travers d'un "
terrorisme des convictions " tel que nous l'avons connu à
l'époque de la Guerre froide et que connaissons toujours
avec le retour des obscurantismes religieux ou laïcs.
Comme il l'écrit si bien :
" Il est grand temps de dépasser les
jugements à l'emporte-pièce, les enfermements confessionnels
ou idéologiques, pour enfin marier les libertés, ce
qui veut dire aussi partager les vulnérabilités ".
(Op. cit.)
Elie BAUSSART écrivait dans Essai d'Initiation
à la Révolution Anticapitaliste, en 1936, ceci, qui
d'ailleurs sert de fil conducteur à notre Fondation :
" L'épreuve a été faite
dans de petits groupes, entre hommes droits, venus de pensée
les plus différentes. Nous ne dirons pas que l'accord est
possible, ce n'est pas assez : l'accord est naturel, dès
que les préjugés et les équivoques sont dissipés.
"
Ce mariage des libertés, un texte commun
- je veux dire : un texte sur lequel il existe un large consensus
international - un texte commun devrait permettre d'y accéder.
Ce sont les Droits de l'homme.
Elie BAUSSART toujours eut ces paroles parfois mal
comprises à propos des Droits de l'Homme. C'était
dans aussi dans Essai d'Initiation à la Révolution
Anticapitaliste :
" Subordonné à l'économie,
asservi,,jusque dans sa vie personnelle, à la loi inexorable
du profit qui n'épargne pas plus le riche que le pauvre,
il ne reste, juridiquement s'entend, au citoyen de l'Etat démocratique,
que l'évasion dans le monde abstrait des droits de l'homme
: évasion illusoire souvent, qui ne le délivre pas
des chaînes qui l'entravent comme producteur, comme père
de famille, comme candidat à la culture… "
Elie BAUSSART, bien évidemment, ne veut pas
mettre à mal les Droits de l'Homme, il en critique cette
panacée qu'on en faisait et qu'on en fait toujours.
C'est donc bien sur ceux-ci qu'il nous faut travailler,
syndicalistes, enseignants, citoyens, mais non pas de manière
extérieure à nous ; l'épicentre doit en être
notre quotidienneté. Les Droits de l'homme, pour faire court,
ce n'est pas une affaire à mener aux frontières lointaines,
c'est une affaire à mener jusqu'en nos cités, nos
écoles, nos quartiers, nos familles. Les Droits de l'homme,
comme une charité bien ordonnée, commence par soi-même,
c'est-à-dire par la conscience qu'ils sont un devoir dans
tout ce que le mot implique de contraintes.
-" L'individu, dit l'article 29 de cette Déclaration,
a des devoirs envers la communauté dans laquelle seul le
libre et plein développement de sa personnalité est
possible ".
Ce n'est qu'à ce prix sans doute qu'on permettra
à cette nouvelle composante sociale qu'est la jeunesse de
s'intégrer au mieux dans une société qui ne
soit plus " jeunes interdits " mais qui leur donne la
place qui leur en tant que citoyens à part entière.
Ce n'est, ni plus, ni moins, notre souhait et notre
combat.
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