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Pouvoir et contre-pouvoir.

Bernard DE COMMER, président de la Fondation ELIE BAUSSART.

" Tout pouvoir ", écrivait HONORE DE BALZAC, à propos de Catherine de Médicis, " est une conspiration permanente ". Parce que, ajouterai-je, tout pouvoir est un leurre qui vise à se maintenir en place, en développant tout à la fois des stratégies d'autolégitimation et des stratégies de violence. Et ce, quelles que soient les formes de pouvoir : totalitaire ou démocratique. Et quelles qu'en soient les aires d'activités : politique, sociale, économique, morale,....


Face au pouvoir, à toutes ces formes de pouvoirs, dans leurs aires d'activités, il faut développer des stratégies de contre-pouvoir permanent, plutôt que de viser à participer à ce pouvoir en le partageant ou en s'y substituant.


Tel sera l'objet de la présente réflexion : mieux cerner la nature et les enjeux de lieux de résistance aux pouvoirs en place de plus en plus asservis aux contingentements économiques.

A.Le pouvoir est un leurre.

Au sens premier, un leurre est un morceau de cuir rouge garni d'un appât et figurant un oiseau, de manière à dresser le faucon à revenir toujours vers son maître. Le pouvoir est du même ordre : il vise à convaincre le sujet, l'individu libre, intégralement libre, de soumettre sa liberté à un arbitraire extérieur à lui. De le convaincre qu'il ne peut se passer de cet arbitraire, qu'il doit y revenir sans cesse. L'obéissance au pouvoir est le fruit de l'éducation. Toutes les civilisations ont toujours largement développé cette forme d'aliénation de la liberté qui consiste à se soumettre au pouvoir d'une personne ou d'un groupe. Sans doute n'est - il pas possible, en termes anthropologiques, de concevoir une société sans une forme ou l'autre de pouvoir. Mais l'objet du débat n'est pas là. Il est dans le fait que tout pouvoir n'est possible que dans la mesure où le sujet obéissant consent à obéir. Encore faut-il que celui-ci perçoive son aliénation et ne se comporte pas comme le faucon. Qu'il la perçoive et décide de récupérer sa liberté. Quand ces deux conditions sont réunies, il n'est aucun pouvoir en place, même le plus absolu, qui ne finisse par s'effondrer.

Des exemples pullulent au fil de l'Histoire des sociétés humaines. Prenons-en deux : l'Inde de Gandhi et le tout récent effondrement des blocs dits de l'Est.

Quand le 15 août 1947, l'Inde est quitte de la domination britannique, l'un des plus puissants empires du monde, mesure-t-on assez qu'il a suffi qu'un petit homme insignifiant, religieux, ascète, ait proclamé quelques années auparavant que " décidément non, je refuse d'obéir. ", suivi en cela par des milliers de ses compatriotes ?

C'est le 8 septembre 1920 que le Comité Central du Congrès National indien adopte le programme de Gandhi en vue de l'indépendance de l'Inde. A vrai dire, c'est un programme bien surprenant et qui sort des sentiers battus des luttes d'émancipation. Jugez-en : on y prône la désobéissance civile et le boycot des marchandises étrangères. Gandhi est convaincu et convaincra que son " satfagraha ", son " étreinte de la vérité ", amènera l'adversaire britannique à comprendre et, par conséquent, à modifier son comportement. Gandhi entend


donc s'en prendre à deux pouvoirs complémentaires : les pouvoirs politique et économique. Pour avoir osé cela, il est arrêté le 10 mars 1922. Le pouvoir entre dans un cycle de violences. Réaction commune d'ailleurs à tous les pouvoirs menacés de l'intérieur. Le 2 février 1924, il faut bien le libérer. Il remet cela. En janvier 1930, il accentue encore sa campagne de désobéissance en proposant d'enfreindre le monopole gouvernemental du sel. Le 12 mars de la même année débute la fameuse " marche du sel ".Le 5 mai, Gandhi est emprisonné. Des émeutes éclatent. Le 20 janvier 1931, le vice-roi des Indes le libère. Tous deux signent une sorte d'armistice en attendant l'ouverture des négociations à Londres. Le 29 août d'ailleurs, ce dernier est à Londres où débute la Table Ronde sur les Indes. Laquelle échoue. De retour, Gandhi est arrêté, une fois de plus. Nous sommes le 3 janvier 1931. Le 20, il entame une grève de la faim, parce que le projet électoral du gouvernement exclut les intouchables du droit de vote. Malade, il doit arrêter. Le 8 mars 1933, il réitère. Cette fois, on le sent décidé à aller jusqu'à la mort. Le 4 juillet, la Grande Bretagne, craignant d'en faire un martyr, cède et le libère. Ce qui ne l'empêche pas, ensuite, de le recondamner à un an de prison. Les choses, dès lors, vont suivre leur cours pour déboucher, enfin, sur le départ des Britanniques. Le pouvoir qu'ils exerçaient dans leur colonie, avec la fermeté qu'on leur connaît, était bien un leurre et le refus d'obéissance, c'est-à-dire de reconnaître ce pouvoir, a débouché sur l'anéantissement de ce dernier. Même s'il a fallu du temps, temps nécessaire à ce que le déclin des Empires coloniaux et l'affaiblissement de la Grande-Bretagne ne s'accentuent plus encore.

Autre exemple de pouvoir en place, très dur lui aussi, couvrant également en quelque sorte un empire, et qui s'est effondré en très peu de temps : celui des régimes communistes à l'Est.

C'était il y a treize ans. Très exactement le 28 juin 1988. Mikhail Gorbatchev, secrétaire général du P.C.U.S., proposait son " état socialiste de droit " où Etat et Parti seraient séparés, avec élections présidentielles au suffrage universel. En bref, le refus de la praxis communiste. Il espère sauver les meubles, si l'on peut dire. Mais il est déjà trop tard. Son non au pouvoir en place est déjà plus qu'en germes dans l'empire soviétique. En fait, et Gorbatchev l'ignore, il ne sera qu'un catalyseur. Rôle d'ailleurs qui l'évincera à jamais du nouveau régime qui s'installera ultérieurement. Cela ne l'empêche cependant pas d'être élu président le 1 octobre 1988.

Dans les satellites soviétiques, la révolte gronde, sourde encore, mais qui ira croissant. Ainsi, le 16 janvier 1989, Vaclav Havel est-il arrêté à Prague, une nouvelle fois. Il avait manifesté avec 50 signataires de la Charte 77, et ce contre le régime, à l'occasion de la commémoration de la mort du jeune Jan Palach. Cette arrestation déclenche des émeutes où le nom de Gorbatchev est scandé. Matraque et canons à eau.

Le 15 mars 1989, en Hongrie, Budapest est en liesse : elle célèbre la date anniversaire de la révolte (bourgeoise) de 1848. Soixante mille manifestants arborant le drapeau blanc, vert et rouge, défilent Place de la Liberté en exigeant la fin de l'Etat policier et le départ des occupants soviétiques. Pas de répression.

Le 26 mars de la même année, des élections ont lieu en U.R.S.S. pour élire les députés du peuple au Congrès. Un certain Boris Eltsine est élu et déclare tout de go : " Il faut transformer cette assemblée de marionnettes en forum de discussion et de mise en œuvre de décisions fondées sur les besoins du peuple. ".


En Lituanie, le mouvement indépendantiste recueille 30 sièges sur les 42 mis en jeu.

En Yougoslavie, au Kosovo, une flambée nationaliste est matée par la force.

Le 17 avril 1989, en Pologne, Solidarnosc est de nouveau légalisé. Le 5, Lech Valesa avait signé avec le gouvernement un accord prévoyant le pluralisme syndical, la démocratisation des institutions et des élections démocratiques. Solidarnosc n'est encore qu'un contre pouvoir. Il commettra bientôt l'erreur de se muer en véritable parti politique.

Entre-temps, en Chine, Place Tian Anmen, une répression sanglante est perpétrée contre les étudiants.

Le 18 juin 1989, les élections en Pologne portent au pouvoir Solidarnosc. Le P.C s'est réservé 299 sièges, acceptant de mettre en jeu 170 sièges à la Diète et au Sénat. Solidarnosc rafle tout, à l'exception d'un seul.

Le 9 juillet, toujours de la même année, 200 mille mineurs de Sibérie sont en grève. C'est une grève économique. Gorbatchev cède.

Un bon mois plus tard, le 24 août, un premier ministre non communiste est investi en Pologne. C'est la première fois derrière le Rideau de Fer. Moscou se contente d'enregistrer.

En R.D.A., le stalinien Erich Honecker, l'un des maîtres d'œuvre du Mur de Berlin en 1961, doit se retirer. Il est remplacé, croit-on, par un dur. Cela n'empêche pas le Mur de tomber le 10 novembre 1989. Moscou réagit favorablement.

Le 26 décembre 1989, le maître absolu de la Roumanie depuis 1965, Ceausescu, est passé par les armes. Les émeutes n'avaient débuté que la veille ! Certes, on l'apprendra un peu plus tard, il s'est agi , en cette affaire, d'une manipulation de l'information par l'opposition, mais n'empêche : les choses ont été rapidement entendues.

La Lituanie réclame son indépendance. En Azerbaïdjan, Moscou intervient militairement.

Le 18 mars 1990, élections en R.D.A. Victoire écrasante du parti chrétien démocrate.

Le 30 mai 1990, Boris Elstine est élu président de la fédération de Russie et réclame l'indépendance de celle-ci dans les 100 jours.

En Albanie aussi, cela bouge. Ici, cela débouche sur un exode imposant vers l'Italie.

Le 3 octobre 1990, l'Allemagne est réunifiée.

Révolte dans les républiques baltes le 20 janvier 1991.

Le 25 février de la même année, le Pacte de Varsovie passe aux oubliettes. Il datait de 1955.

Le 25 juin, la Yougoslavie vole en éclats : la Croatie, la Slovénie deviennent indépendantes.

Le 11 septembre, l'U.R.S.S. quitte Cuba.

Le 25 décembre, enfin, le drapeau rouge à faucille et marteau qui flottait depuis 1917 sur Moscou est amené et remplacé par le drapeau tricolore russe. Gorbatchev qui a échappé à un coup d'état le 19 août et a eu le temps d'interdire le P.C. dans l'armée et les structures de l'état, démissionne. Entre-temps, la Moldavie, la Bielorussie et l'Ukraine ont proclamé leur indépendance.

C'en est définitivement fini du pouvoir communiste en union Soviétique et dans ses satellites. Tout a été dit et consommé en moins de deux ans et demi !


De tels exemples sont légion. Ils montrent combien les pouvoirs en place, quels qu'ils soient, des plus durs aux plus démocratiques, sont fragiles, ne tiennent en place que dans la mesure où ceux qui les vivent les acceptent. En ce sens, ils sont tous un leurre.

B. Le pouvoir développe nécessairement des stratégies de violences à l'égard des individus et des groupes.

La nécessité d'un pouvoir en place pour vivre en société, et surtout quelles formes de pouvoir peuvent être tolérables comme limitant au minimum les libertés, ne me paraissent pas devoir faire l'objet d'un long débat : cela s'impose évidemment et sous la forme la plus démocratique possible.

Voyons plutôt quels échanges interactifs existent entre tout pouvoir, ceux qui lui sont soumis, ceux qui lui résistent.

Ces échanges interactifs relèvent tous, à des degrés divers, d'une forme ou l'autre de violence. Et cela quel que soit le régime en place.

Notons-le bien : le pouvoir considère cette violence comme allant de soi. C'est ce qu'on appelle sous toutes les latitudes : l'ordre public. C'est-à-dire le statu quo.

A propos du pouvoir socialiste, CARLO ROSSELLI, dans Socialisme libéral (Editions du Jeu de paume), écrit :

" Une émancipation qui ne viserait qu'à limiter ou à réduire l'oppression du milieu, une liberté qui serait entièrement et uniquement négative et qui ne s'accompagnerait pas d'une réaffirmation des valeurs éternelles de l'esprit serait la libération d'un esclavage au nom d'un autre esclavage. ".


Ce qui est dit du pouvoir socialiste s'applique au pouvoir de connotation libérale que nous connaissons chez nous. Or, précisément, et parce qu'il est aussi un leurre, ce pouvoir - la démocratie parlementaire - vise à maintenir un certain esclavage en place plutôt qu'une liberté s'accompagnant de la réaffirmation des valeurs de l'esprit. Pour cela, le pouvoir utilise très largement une palette toute en nuances de moyens de répression qui s'enchevêtrent tous domaines confondus.
Voyons cela.

S'il est un pouvoir, aujourd'hui, qui domine tous les autres, qui les supplante, c'est bien le pouvoir économique. Tout lui est dû, et il le sait.

MARC MAESSCHALCK écrit dans Travail pour tous (Editions Lumen Vitae) :

" L'Etat comme communauté d'intérêts d'un sous-système du marché mondial n'a pas d'unité de sens à proposer face au développement de l'économie-monde. La production du sens appartient aux créateurs du développement, c'est-à-dire aux représentants du patronat. Même au niveau micro-économique, le patronat prétend chercher et réaliser une transformation radicale des rapports entre production et existence sociale, c'est-à-dire entre économie et éthique. Du pôle d'exécution technologique qu'elle était, l'entreprise se veut aujourd'hui entité culturelle, pôle de contribution non seulement au bien-être social, mais aussi à la qualité de la vie, à la construction de l'identité communautaire. ".

L'idée, si je puis dire, du pouvoir économique est donc très explicitement, par le biais d'une culture d'entreprise, au plan micro-économique, de dépasser la seule dépendance des moyens de subsistance dans le chef des travailleurs pour une dépendance plus globale, idéologique sans le dire, puisque inculquant et imposant sa propre vision de la vie, ses propres valeurs.

Le pouvoir politique, qui devrait théoriquement le contrôler, se tait. Et même fuit. Ainsi, par exemple, à propos du conflit qui opposait les transporteurs de fonds à leurs employeurs, il y a trois ans, et dont le lecteur se souviendra certainement. Je vise ici la revendication du troisième homme. Le conciliateur social renvoyait la balle au gouvernement, l'invitant à prendre des dispositions dans une matière touchant à la sécurité. Et M. Van de Lanotte de se réfugier derrière l'argument fallacieux de non-ingérence dans un conflit social. Or, et nous le savons, ce même pouvoir politique a été capable, en maintes occasions, de se mêler de tels conflits. En fait, le pouvoir politique se trouvait paralysé face au pouvoir des banques et de la grande distribution.


Dans Le fantôme de la liberté (Editions Labor 1997), GUY HAARSCHER écrit :

" Jadis (mais aussi de façon aggravée au XX ème siècle), l'Etat avait pour fonction d'imposer à tous une conception officielle de la vie bonne : pour ceux qui auraient eu l'envie de dévier de l'orientation proposée, de la " juste voie ", la violence du collectif aurait rétabli les choses. Et puis, au fil des conquêtes de l'époque moderne, l'Etat a radicalement changé de signification : au lieu d'imposer une sagesse officielle, il s'est


pour ainsi dire dégagé des questions d'orientation existentielle, se contentant (mais c'est un rôle crucial) d'arbitrer les conflits entre conceptions de l'existence différentes et parfois antagonistes... ".

C'est vrai, jusqu'à un certain point. Je crois, cependant que le pouvoir politique arbitre de moins en moins et, sans en avoir l'air, sans réel discours idéologique explicite, pire, sous le couvert de propos humanistes - et c'est donc une forme particulièrement pernicieuse de violence, dans la mesure où il laisse se renforcer en quelque sorte l'état d'esclavage des citoyens -, le pouvoir politique collabore très largement à imposer à tous une conception officielle de la vie bonne : celle de la consommation et de la rentabilité. Le symbole du pouvoir est de moins en moins le Parlement, de plus en plus la Bourse.

Certes, ce n'est pas neuf. Mais c'est autrement plus prononcé de nos jours, du fait de la disparition d'un modèle potentiel alternatif de société (la société communiste). Le projet marxiste a fait long feu, même si son analyse reste pertinente, les Ecolos qui avaient éveillé tant d'espoir d'une nouvelle pratique du pouvoir se sont, à leur tour, enlisés. En attendant, la " pensée unique " s'affirme comme inéluctable. Alors qu'elle ne l'est pas, qu'elle n'est qu'un leurre parmi d'autres, et qui n'est là que dans la mesure où nous le tolérons.

Pourtant, rétorquerez-vous, nous vivons en démocratie. Certes. Dans La Libre Belgique des 7 et 8 février 1998, GUY HAARSCHER, justement, a eu cette phrase assassine : " Les gens votent, exercent des libertés, mais les décisions sont prises dans l'opacité. ". Ce qu'il explicite par ailleurs (op. cit.) :

" C'est en fait la loi du plus fort qui se réinstaure subrepticement dans le domaine prétendument égalitaire de la parole et de la libre discussion : le sophiste (pervers) n'a nul besoin, pour exercer son pouvoir (pour faire se diriger les individus dans le sens qui lui convient à lui ou à ses commettants) de s'entourer de policiers et d'imposer des limites matérielles à la liberté de ceux qu'il veut subjuguer ; il lui suffit - rien dans les mains rien dans les poches - de faire croire à son public que la discussion a vraiment eu lieu, autrement dit qu'un contenu de pensée (une idée) a été proposé, défendu, critiqué et adopté en connaissance de cause. ".

Je le dis ici : le pouvoir politique chez nous, et dans les pays occidentaux en général, est strictement sophiste. Comme d'ailleurs l'est le pouvoir économique qu'il ne fait que servir. Ceux-ci n'ont guère besoin de matraque. Encore que ici et là, ponctuellement... Il leur suffit de faire croire que la discussion a réellement eu lieu. Alors qu'il n'en est rien.

A bien réfléchir, il y a eu de ce sophisme-là dans les relations et négociations des cabinets ministériels avec les organisations syndicales représentatives des enseignants depuis 1995 (et sans doute même auparavant). Ce n'est point notre propos de faire une recherche détaillée sur ce sujet ; aussi, je ne citerai que l'un ou l'autre exemple parmi ceux que je connais le mieux pour avoir été partie prenante de ces relations et de ces négociations.

Rappelons cependant ce qu'il faut entendre par " sophisme " : l'élaboration délibérée d'une faute de raisonnement en vue de tromper.

Premier exemple, relatif à des événements auquel j'ai assisté - et pour cause - de très près : la modification du régime des congés de maladie pour les enseignants (que la majorité arc-en-ciel s'empressera de corriger dès son arrivée au pouvoir). Alors que la trêve des confiseurs s'annonce, très exactement le 19 décembre 1996, les organisations syndicales sont convoquées Place Surlet de Chokier. Une ultime réunion se tiendra le 30 décembre. Objet de ces réunions : la modification reprise ci-dessus. S'entame donc un semblant de négociations. Les enseignants et eux seuls sont présentés comme des abuseurs, des profiteurs du système. Eux et eux seuls chercheraient, via les congés de maladie non utilisés, à aménager leur fin de carrière. Que cette pratique existe bel et bien, nul ne le nie. Mais elle existe dans toute la fonction publique. Alors, pourquoi les seuls enseignants ? Pas plus fraudeurs que les autres, mais présentés comme les champions en la matière ? Premier sophisme.
Le second viendra quelques jours plus tard, quand la Ministre - Présidente déclarera exactement le contraire face aux caméras. Non, les enseignants ne seraient pas plus fraudeurs que d'autres...

En cours de négociations, d'autres arguments relevant du plus pur sophisme seront utilisés : si l'on s'en prend aux seuls enseignants, c'est parce qu'ils jouissent quand même de facilités horaires et en matière de vacances (sous-entendu, et c'est un comble pour une autorité : on peut couvrir la fraude des autres secteurs, moins favorisés au niveau des conditions de travail) ; c'est ainsi que M.BATSELE, directeur de Cabinet adjoint et présidant la réunion, déclarait textuellement (même si ce fut en forme de boutade) : " Vous ne pouvez réclamer un même traitement au niveau des congés de maladie que les autres fonctionnaires : ceux-ci ont plus de jours de travail que vous (cfr mes propres notes du 30/12/96) . Il faut croire que cela lui avait échappé, car le 19/12/96, il avait très habilement évité une demande de justification de M. Régis DOHOGNE, comme en atteste le P.V de réunion .

Voyons cela.

" M. DOHOGNE demande à M. le Président qu'il définisse avec précision et clarté les éléments objectifs qui justifient la différence de traitement que l'autorité réserve, aujourd'hui, aux enseignants, par comparaison aux autres fonctionnaires de la Communauté française.
M. LE PRESIDENT constate que son interlocuteur a déjà posé cette question en août 1995.
Il lui avait été répondu que les statuts applicables aux membres du personnel des Fonctions publiques sont différents des statuts applicables aux membres du personnel de l'enseignement, tant en Communauté française qu'en Communauté germanophone et en Communauté flamande.
Sur cette base-là, et c'est de jurisprudence constante du Conseil d'Etat, des différences objectives peuvent apparaître entre les catégories de personnels concernés...
M. DOHOGNE constate que M. le Président n'a pas répondu à son interrogation.

Ce dont il est question, ce sont les critères objectifs sur lesquels l'autorité s'est appuyée pour justifier cette différence de traitement.


LE PRESIDENT fait remarquer à son interlocuteur que la réponse qu'il vient de faire est on ne peut plus claire, son argumentation se basant sur les différences de statut.
M. DOHOGNE relève que cette réponse fait uniquement état de différences formelles et non fonctionnelles.
Sur quelles bases se fonde l'autorité pour considérer qu'un enseignant a droit, sur le plan social, à être moins bien protégé qu'un autre travailleur ?
M. LE PRESIDENT répond que la question de son interlocuteur est posée en des termes sur lesquels il n'a pas à s'exprimer... ".

Le sophisme du représentant de Mme ONKELINX apparaît ici dans toute sa splendeur.

La vraie raison - le fond de l'affaire -, c'est de faire porter aux enseignants et à eux seuls (majoritaires il est vrai) le premier train de mesures d'économies. De petites économies en termes financiers, mais chargées affectivement . Le second train suivra, avec la perte de 3000 emplois dans le secondaire.

Autre argument visant à tromper les interlocuteurs, celui de l'existence du fameux A.R. sur les congés de maladie grave et de longue durée. Or, et chacun le sait, celui-ci échappe totalement à la compétence de la Communauté française et ne va en rien atténuer les conséquences néfastes du nouveau décret.

Le véritable débat aurait été de partir de l'argument des économies nécessaires et de proposer à la négociation des mesures structurelles visant à combattre les fraudes, sans jeter le discrédit sur l'ensemble des enseignants.

Mais comme l'écrit GUY HAARSCHER (Op. cit.), ce qu'on peut reprocher aux sophistes, c'est que "au lieu de commencer par accepter un raisonnement rigoureux, articulé autour de concepts clairs, ...les sophistes chauffent l'assemblée, flattent le peuple, manipule ses émotions. ".

Un autre exemple, sur lequel point ne sera besoin de s'étendre outre mesure : le décret sur la maltraitance et, son corollaire, la suspension préventive à demi-solde. Le Conseil d'Etat a largement pourfendu la version première de ce décret et de son corollaire. Une fois de plus, oserai-je dire, car c'est devenu une vilaine habitude de ce gouvernement communautaire. Mais élaborés dans la foulée de l'émotion de l'affaire Dutroux et de la Marche Blanche, ces textes n'ont que faire d'un raisonnement rigoureux. On manipule le peuple, on s'appuie sur ses émotions.

Même les organisations syndicales (du moins celles présentes : la C.G.S.P. et la S.L.F.P, mais technicien et n'ayant pas à signer donc, j'avoue que je l'aurais fait aussi) se sont laissé piéger par l'air du temps et ont signé un protocole d'accord. Allant même plus loin que ce qui leur était demandé : alors qu'elles n'étaient consultées que sur un seul article portant sur la formation initiale et continuée dans le domaine de la maltraitance, elles se sont cru obligées d'ajouter une note d'avis positive sur l'ensemble du projet. Quant à la négociation sur la suspension automatique, tout le monde a encore en mémoire ce qui s'est passé.

La Ministre - Présidente, Mme L. ONKELINX, dans sa défense bec et ongles, au Parlement de la Communauté française, de ses projets n'a pas hésité à créer elle-même de facto une hiérarchie dans les droits mettant en premier le droit des victimes. Alors que les droits de victimes et des présumés innocents sont à mettre, en droit, sur un pied d'égalité.

Un dernier exemple, et qui servira à introduire le chapitre suivant : celui du Décret " Missions " et, surtout de son fameux chapitre sur la participation.

Dans le sophisme, l'important est, je le rappelle, de faire croire que le véritable débat a eu lieu. Alors qu'il n'en est absolument rien. Il est d'ailleurs significatif que le Décret se taise dans tout ce qui relèverait de son rôle d'arbitre des conflits d'intérêt. Au niveau des enseignants sur quota syndical, par exemple. Nul ne devait ignorer qu'avancer le seul critère des élections sociales en matière de représentativité allait poser de sérieux problèmes. Au niveau des étudiants, le Décret est encore plus lâche, puisqu'il laisse quasi les P.O faire ce qu'ils veulent.

De débat véritable, à mon sens, il sera peu question. Outre que celui-ci devra nécessairement s'inscrire dans les pas des projets des réseaux, en ce qui concerne l'enseignement catholique par exemple dans Mission de l'Ecole chrétienne, court-circuitant dès lors, et dès le départ, toute possibilité d'un choix alternatif, même si les acteurs locaux le souhaitent, le débat fait de conflits, le vrai débat donc, où s'affrontent des valeurs et des stratégies, n'aura pas lieu. Parce qu'il est présupposé que tous les acteurs ont un intérêt commun, identique. Une réelle culture d'entreprise donc. Comme l'écrivent PIERRE MARCHAL et JOAN LISMONT (Bulletin LE SEL) : " Elle (l'injonction à participer) pourrait bien avoir pour effet de promouvoir une société sans conflit. N'est - il pas particulièrement actif aujourd'hui ce fantasme d'une société homogène finalisée par un bien commun unique, toutes choses confondues ? ".

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, d'induire la " pensée unique ", sans en avoir l'air, sous le couvert de démocratie. Alors que tout, ou presque, dans ces Conseils relèvent de l'a-démocratie. C'est là, indéniablement, une forme accomplie de sophisme.

Autre aspect du Décret : celui de faire passer derrière un discours d'apparence humaniste, les souhaits en matière de formation des décideurs économiques. Oui, le Décret " Missions " a pour objet essentiel de rendre les jeunes utiles à la société (ce qui n'est pas négatif en soi), mais dans une perspective de rentabilité, de les rendre donc employables, et, osons-le dire : exploitables. Tout cela, bien entendu implicitement. Dans les années qui ont suivi, un véritable adéquationisme entre les besoins du marché de l'emploi et les potentialités des milieux éducatifs s'est installé. Tout dernièrement, le projet de M. P. HAZETTE de remplacer
l'enseignement à horaire réduit, destiné aux plus " paumés" parmi les jeunes, par les CEFA (Centres d'Enseignement et de Formation en Alternance), plus sélectifs et plus aptes à répondre aux besoins en formation des milieux économiques locaux, en est une illustration parfaite. On trouvera les mêmes accents dans le plan pour l'emploi mené par Mme ARENA en Région wallonne.

La principale forme de violence du pouvoir politique, relais du pouvoir économique, chez nous, comme dans les sociétés occidentales, c'est , grâce au sophisme, de " développer tout à


la fois des scénarios de répression et des scénarios de libération sans que l'institution elle-même soit remise en cause. L'institution postmoderne a intégré le conflit à tel point qu'elle est devenue une démocratie des usagers, démocratie où les luttes sociales se manifestent dans la transformation de la sémantique des pratiques sociales, c'est-à-dire dans les mutations de valeurs, dans la modification de l'image sociale. ". (MARC MAESSCHALCK op. cit.).


Et cela nous amène tout naturellement à entrer dans le chapitre suivant qui abordera la tendance de nos sociétés et de ses diverses composantes à s'autolégitimer dans le statu quo.


C. Le pouvoir en place dans ses diverses composantes vise à s'autolégitimer dans le statu quo.


MARCUSE écrivait : " Le fonctionnement ininterrompu de la société justifie sa légalité et sa prétention à être obéie. ". Autrement dit, le pouvoir en place se justifie et justifie sa prétention à s'imposer aux libertés dans le statu quo. Dans un paramètre de bien-être moyen et minimal. Ce que MARC MAESSCHALCK (Op .cit.) explicite en ces termes :

" L'appareil de pouvoir détermine et contrôle le jeu des significations, les règles et l'ordre des valeurs. En soi, l'institution quelle que soit la performativité du rapport critique qu'elle entretient avec la réalité, ne peut produire que des modifications secondaires dans un complexe de pouvoir où elle assure fondamentalement le statu quo. ".

L'affaire DUTROUX aurait pu être l'occasion d'une réflexion sur ce qu'implique une citoyenneté nouvelle. Au lieu d'axer leur propos sur une critique de la société dans son ensemble, les médias se sont, le plus souvent, et la plupart, limité à renforcer leur audimat en mettant en exergue les aspects sensationnels ou prétendument sensationnels de l'affaire, dans une optique de grand complot qui s'est d'ailleurs bien vite révélée sans fondements.

En fait, faut-il le souligner, voilà qui arrange bien le pouvoir en place. Certes, il est secoué, mais il faut plus que cela pour l'ébranler. La population se focalise sur des sujets limités, sans fondamentalement remettre en cause le système. En cela, les Mouvements Blancs firent-ils, alors qu'ils croyaient à l'inverse, le jeu du pouvoir en place. Celui-ci produit et continuera à produire ce que MARC MAESSCHALCK appelle des " modifications secondaires ". Je parlerai plus avant de stratégies qui me paraissent plus aptes à forcer le pouvoir en place à produire des modifications plus fondamentales.


Mais revenons à notre sujet.

Jamais, en matière d'enseignement par exemple, une majorité comme celle qu'a remplacée la majorité arc-en-ciel n'aura autant légiféré. Un observateur non averti pourrait en conclure que voilà une majorité qui a travaillé utilement, amené des réformes sans doute attendues, alors que de mauvais esprits, comme ceux qui semblent souffler du côté syndical., l'accusent de simplement avoir géré avec pour seul projet l'équilibre budgétaire.

Et c'est vrai : les décrets se sont succédé, accumulé même au fil des mois. Citons, parmi d'autres : l'Ecole de la réussite (projet 2000-2005), la restructuration de l'enseignement secondaire, les Hautes Ecoles, l'enseignement artistique, les discrimination positives, la toute nouvelle réforme de l'enseignement fondamental, sans oublier l'inénarrable décret " Missions ". Et cela semble se continuer avec la nouvelle majorité qui, pourtant, au soir de son investiture, avait juré ses grands dieux que c'en était fini des réformes dans l'enseignement.

Cette boulimie décrétale ne s'explique pas, à mon sens, par une nécessité de remodeler le paysage scolaire, mais par un réel souci d'autolégitimation.

En fait, et à de très rares exceptions près, l'on s'est contenté soit de couler en un texte de synthèse diverses sources de droit éparses (comme par exemple, avec le décret sur la maltraitance), soit de prendre des mesures d'économies sous un déguisement pédagogique quelconque ( ainsi, la restructuration du secondaire), soit, et c'est plus grave pour la démocratie, à donner des gages de bonne volonté à l'opinion publique, ces fameux " signes forts " tant réclamés. Gages qui n'hésiteront pas, au besoin, à négliger les règles les plus élémentaires de droit. Ou, et cela est de plus en plus manifeste, à vouloir que besoins du marché de l'emploi et formation scolaire coïncident autant que faire se peut.

C'est ainsi qu'on notera que jamais sans doute un exécutif n'aura été aussi malmené par le Conseil d'Etat que le dernier et, en fin de compte, n'aura autant transgressé les avis de ce Conseil. Encore que la nouvelle majorité n'a pas hésité à s'asseoir purement et simplement sur ses avis en matière de régionalisation de la loi communale. (Soit dit en passant, c'est ici que se fait cruellement sentir l'absence d'une réelle Cour constitutionnelle dans notre pays).

Il est clair, en matière d'autonomie régionale, que ma réflexion se situe au niveau du droit et non, bien entendu, à un niveau politique.

Prenons l'exemple du décret portant modification du régime de la suspension préventive, qui a fait des ravages et en fait encore de nos jours.

Rappelons le contexte.

L'affaire Dutroux. La nation est ébranlée. La Marche Blanche. Les Comités Blancs. Le pouvoir prend peur. Le Roi, fait rarissime, le Premier Ministre, reçoivent les parents des enfants disparus. La Commission Dutroux, suivie d'autres (Ruwanda, tueurs du Brabant,...) sont installées. Les cas de pédophilie se suivent et se ressemblent. Beaucoup impliquent des

enseignants. Certains collèges huppés, des deux côtés de la frontière linguistique, sont concernés. Certains P.O prennent leurs responsabilités, d'autres pas. On parle de protections, de réseaux de pédophilies organisés au sein même des écoles.

Le cabinet ONKELINX se met au travail et légifère. Comme il l'a fait trop souvent hélas, dans la précipitation. Le cabinet ANCIAUX, dans d'autres domaines, n'a pas fait autrement, mais tel n'est pas l'objet de ce chapitre. Il le fait, en consultant selon les formes. Mais surtout pour la forme. Et n'hésitera pas à mettre à mal, voire à ignorer, les règles de droit les plus élémentaires. Redevenue avocate, Mme la Ministre - Présidente aurait crié au scandale.

S'il apparaît comme allant de soi qu'on doive se soucier de " l'intégrité de l'enfant " en écartant l'enseignant suspecté de pédophilie, comment justifier que le seul écartement ne suffise pas, qu'il faille, en plus, " atteindre gravement l'enseignant ", comme dira le Conseil d'Etat, dans sa situation pécuniaire ? La réponse de Mme ONKELINX est on ne put plus claire : en bon père de famille, elle ne peut se permettre de dépasser son budget. Car, on s'en doute, tout cela a un coût : le suspendu est à remplacer. L'intégrité de l'enfant est assurée, à moindre frais, au détriment de l'intégrité d'un enseignant jusqu'à preuve du contraire présumé innocent. La Communauté française n'est donc pas disposée à protéger les plus faibles à n'importe quel prix. Ou plutôt à n'importe quel coût. Car si le prix à payer est celui d'un déni de justice, soit, elle le fera.

Tout cela me paraît dangereux pour la démocratie.

Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Qui montre à loisir que tout pouvoir tend spontanément à gérer la chose publique par le statu quo, et ne sort de son silence que sous la pression de l'opinion publique et/ou des groupes de pression divers. Il n'en sort qu'alors, en bien ou en mal, selon les forces en présence. Trois cents mille manifestants, un dimanche, dans les rues de Bruxelles, déclenchent des discours prometteurs paraissant même faire fi des clivages habituels, mais qui débouchent sur des mesures prises à la hâte comme la création des commissions dont ne saura plus très bien en fin de compte si elles enquêtent ou s'instituent tribunal populaire,...

Des groupes structurés auraient pu, auraient du, amener le pouvoir à dépasser l'autolégitimation, Force est de constater qu'on est, aujourd'hui, de plus en plus loin du compte.


D.Une stratégie de contre-pouvoir permanente.


GUY HAARSCHER (Libre Belgique .Op.cit.) dit, à propos du mouvement blanc qu' " on ne peut pas construire une véritable politique sur un objectif particulier, qui est tout à fait fondamental mais qui ne règle pas l'organisation d'une société. Souvent ce genre de mouvements s'alimentent de leur obsession du complot et tournent en rond dans un conflit entre les purs et les autres. ".


Les mouvements blancs n'ont pas été un véritable mouvement de réforme, porteur d'un projet de société. Ils ne remettaient d'ailleurs pas fondamentalement celle-ci en question. Ils mettaient par contre, à mon sens, grandement la démocratie en péril. Ils n'étaient bien évidemment pas à négliger, ne fut - ce que parce qu'ils induisaient dans les esprits que pays réel et pays légal ne coïncident pas. Ils étaient cependant l'expression à fleur de peau d'une émotion. Dont il était urgent qu'elle trouve un relais dans l'institutionnel socio-politique (et disant cela, je pense aux structures de contre-pouvoir plus qu'aux structures de pouvoir qui se sont satisfaites de lui donner des gages de sa bonne volonté, sans plus). Comme l'écrit MARC MAESSCHALCK (Travail pour tous. Lumen Vitae) :

" ... en terme de mobilisation sociale, il me semble essentiel de tenir compte de ce qui manifeste aujourd'hui chez les sujets une capacité à dépasser sa propre situation et à sortir de soi-même. ".

Si, comme l'affirme PHILIPPE BUSQUIN (Aujourd'hui le futur. Ed. Quorum), " il s'agit de ménager des espaces de discussion qui jouent un rôle essentiel non seulement en termes d'identification, de prise en compte et de résolution de problèmes, mais aussi, et cela n'est pas négligeable, en terme de psychothérapie collective ", il n'en est pas moins vrai et urgent que l' institutionnel, s'appuyant sur cette émotion, se revivifie et rejoue ce jeu, qu'il a sans doute oublié peu à peu, de l'éthique de l'action porteuse d'un projet global de société. On parle aujourd'hui de " nouvelle culture politique ". Cette appellation est cependant porteuse d'effets pervers. Elle inclut un consensus de vision et d'action qui tient plus de la pensée unique que d'autre chose. Elle exprime un rejet du jeu démocratique, défini comme celui de la particratie ou de la politique politicienne. Les comités blancs avaient d'ailleurs salué l'unanimisme du premier rapport de la Commission Dutroux, critiquant immédiatement après les dissensions apparues ensuite, et à ce propos, à la Chambre. Comme si l'uniformisation était une fin en soi.

A ce point de notre réflexion, il n'est pas inutile de nous interroger sur les capacités réelles ou supposées des organisations syndicales à jouer ce rôle de contre-pouvoir.

Et tout d'abord, rappelons les deux stratégies qui occupent, au moins en théorie, le champ socio-politique de notre pays : une stratégie, plus participative, partant du postulat qu'on n'arrive réellement à contrôler le pouvoir qu'en y étant présent, associé ; l'autre, affirme qu'il est impossible de contrôler le pouvoir en y étant associé, que ce contrôle doit s'exercer de l'extérieur et dans le cadre d'un conflit d'intérêts. La C.S.C. d'une part, la F.G.T.B. d'autre part.

Ce n'est évidemment aussi clair qu'en théorie. Car on a souvent vu les uns pratiquer comme les autres, et vice - versa, voire s'associer dans des praxis de front commun qui constituaient plus un modus vivendi imposé par les événements qu'une réelle stratégie commune.

Ces deux approches trouvent leur origine dans deux conceptions des rapports de classes différentes. L'une basée sur la collaboration des classes, et qui trouve son expression dans l'Encyclique Rerum Novarum. L'autre, qui lui est antérieure, prend sa source dans Marx.

La première, moins conflictuelle par essence, est majoritaire aujourd'hui au plan national. Son succès s'explique sans doute par un affaiblissement des idéologies de gauche et un renoncement de plus en plus marqué de celle-ci à la gestion collective des biens de production pour la privatisation de ceux-ci. Mais aussi par le fait que la pensée unique est en marche, que celle-ci gomme tout conflit de classes, non pas en niant qu'elles existent, mais en mettant en avant l'intérêt commun. Celui par exemple de l'entreprise.

La culture d'entreprise constitue un danger majeur pour une organisation syndicale qui s'y laisse prendre.

A propos du combat syndical mené à Clabecq, qui fait d'ailleurs toujours couler beaucoup d'encre, Bénédicte VAES titre : " Un syndicat doit-il se battre aux côtés des plus faibles ou défendre une entreprise et une Région ? Le débat est ouvert. " (LE SOIR du 11/02/98)

De quoi s'agit-il, en bref ?

Dans le cadre de la reprise de Clabecq par Duferco, et surtout dans le cadre de la nouvelle culture d'entreprise prônée par le nouvel employeur, de graves accusations sont portées par des militants syndicaux chrétiens non réembauchés contre certains de leurs permanents, qui auraient donné aux employeurs une liste noire de militants à éviter. Mais laissons - les parler, dans une lettre ouverte à l'un de leurs permanents :

" Il nous revient aujourd'hui de la bouche de M.A( je tais le nom à dessein ) que tu as tenu les mêmes propos bien avant les premières démarches concrètes de réembauche. En ajoutant même que les organisations syndicales se devaient de suppléer aux carences patronales en la matière dans l'intérêt supérieur d'une entreprise et de sa région. " (LE SOIR, op.cit .)

Mais, se demande BENEDICTE VAES, comment des permanents syndicaux ont-ils pu en arriver là ? Réponse toujours par ces militants :
" Les plus hauts dirigeants du mouvement syndical sont inévitablement amenés à côtoyer régulièrement dirigeants politiques et patronaux. Et les allées du pouvoir sont souvent bien tentantes et grisantes. Toutes ces rencontres amènent sans doute facilement et insidieusement à adopter un comportement de responsables, presque d'homme d'Etat, peu à peu convaincu d'avoir une mission divine à accomplir pour le bien commun. Pour notre part, il nous paraît impérieux pour les syndicalistes de se rappeler régulièrement qu'ils ne sont que les représentants des plus faibles de notre société. Leur mission essentielle n'est pas d'élaborer avec les autres corps constitués de l'Etat une réalisation d'intérêt général. " (LE SOIR, op.cit.).

Je ne me prononcerai pas sur la réalité ou non ou presque d'une pareille accusation. Je me limiterai à souligner la justesse de la réflexion de ces syndicalistes sur les dangers qu'il y a à participer du pouvoir en place. A sortir d'un rôle strictement de contrôle. D'autant que l'attitude de la F.G.T.B. par rapport à ses propres délégués, dans la même entreprise, est plus que contestable et relève sans doute de la même logique. Le quasi lynchage de leurs militants par les centrales chrétiennes et socialistes restera en tout cas une page noire du combat syndical de la fin de ce siècle.

Il y a, dans le chef de tout pouvoir, un souci permanent d'intégrer des groupes de pression et de contre-pouvoir comme les organisations syndicales dans leur propre jeu.

CARLO ROSSELLI (Socialisme libéral. Op. cit.) écrit à propos du rôle des organisations syndicales dans les régimes marxistes :

" Dans le système marxiste, la sphère d'action assignée aux syndicats est extrêmement restreinte et ne vaut que pour ses répercussions politiques. ".

Je pense que si, dans nos régimes de démocratie libérale, l'asservissement des organisations syndicales aux partis est plus difficile, ce n'en est pas moins l'objectif affirmé de ceux-ci. Ainsi PHILIPPE BUSQUIN écrit-il à propos de l'action commune :

" Historiquement, on sait que la social-démocratie, dans le contexte d'une société industrielle qui associait les rôles de producteur et de consommateur, avait rapproché et parfois fusionné ces différents types d'engagements. Il était tout à fait naturel d'adhérer à la fois au parti, au syndicat, à la mutuelle, à la coopérative. Il faut bien reconnaître que cette logique d'une appartenance, d'une militance, voire d'une fonction de responsabilité dans plusieurs piliers ne correspond plus aux nécessités de notre époque. La dissociation des fonctions de producteur et de consommateur, la complexité de la réalité sociale, la multiplication des niveaux de responsabilité ont bien évidemment contribué à spécialiser les tâches de chacun. Ainsi, parti, syndicat, mutuelle, coopérative se sont transformés au fil du temps en des structures qui évoluent de manière relativement autonome, chacune suivant ses impératifs de gestion, sa perception des intérêts immédiats, ses exigences liées aux rapports de force auxquels elle est confrontée. Cela étant, il y avait et il y a toujours l'unicité des objectifs ".

Justement non. Les objectifs du parti au pouvoir ne sont pas nécessairement les objectifs d'une organisation syndicale. Le parti au pouvoir arbitre, en principe, des intérêts différents, des intérêts opposants une classe à l'autre. Une organisation syndicale défend les intérêts d'une classe déterminée. D'où, par exemple, et depuis quelques années, cette tension, voire cette opposition sourdes entre le P.S/S.P. et la F.G.T.B. Et cela est sain. Et cela devrait être toujours ainsi.

Au niveau européen, on assiste, malheureusement parfois avec succès, à une tentative quasi institutionnalisée du pouvoir politique en place ( presque exclusivement social-démocrate, soulignons-le) de récupérer dans son giron les organisations syndicales. Ces partis ont fait, pour la plupart, le choix de se rallier au tout à l'économie de marché libre. J'ai parlé abondamment de cette praxis dans le Sel n° 17 dans l'article intitulé " Quand l'Europe que nous ne voulons pas frappe à la porte de l'école que nous voudrions. ".

J'y rapporte la dérive toujours omniprésente pour la F.G.T.B. (balayons d'abord devant notre porte ! ) de tenir un discours intégrateur visant avant tout la cohésion sociale. Ainsi lit-on, dans une résolution de son Congrès des 11,12 et 13 décembre 1997 :

" Chaque emploi créé rend l'espoir à un chômeur. Il renforce de surcroît la cohésion sociale et reconstruit le rapport de force des travailleurs entamé par la mondialisation de l'économie que les ultralibéraux qui dominent la vie financière internationale ont


placé sous le signe de la compétitivité à outrance, de dérugalation, de libéralisation et de privatisation .".

Il y a à tout le moins une profonde contradiction entre " cohésion sociale " et " rapport de forces ", qui montre l'écartèlement vécu parfois entre un souci du prétendu bien commun et celui de l'action militante d'un classe déterminée.

Il est à remarquer que, dans sa résolution, le Conseil Européen extraordinaire sur l'emploi, à Luxembourg, les 20 et 21 novembre 1997, exprimait quelque chose d'assez ressemblant :

" Le chômage, dont le niveau inacceptable menace la cohésion de nos sociétés, doit être combattu en visant la poursuite et le développement d'une politique macro-économique coordonnée, s'appuyant sur un marché intérieur performant qui crée les bases d'une croissance durable, un nouveau dynamisme et un climat de confiance favorable à la relance de l'emploi. ".

Ce que PHILIPPE BUSQUIN appelle " l'unicité des objectifs " ?

On perçoit donc très vite les dangers d'une pratique syndicale qui consisterait à s'associer d'une manière ou d'une autre au pouvoir.

Il nous paraît de plus en plus évident que le contre-pouvoir syndical doit se redéfinir comme tel, de manière à limiter au maximum les stratégies de violence mises en place contre les individus et les groupes par les pouvoirs en place, à les contrecarrer dans leurs tendances à l'autolégitimation dans le statu quo ; c'est d'autant plus urgent que notre démocratie est menacée. Pour ce faire, il est clair qu'il se doit de retrouver une vigueur offensive qui lui fait cruellement défaut, en jouant à la périphérie du pouvoir dans un refus d'un modèle de société où l'homme ne soit plus au centre.

Pour cela, il ne doit pas se limiter à jouer le jeu de la démocratie politique et bourgeoise, il doit chercher à forcer la porte de la démocratie sociale et économique, ainsi que l'écrit Claude HERNE :

" La démocratie tronquée et souvent truquée, à l'occidentale, unidimensionnelle, congelée par la pensée unique de référence et de révérence au marché libre, n'est certes pas le système politique que nous vénérons le plus. Cette démocratie politique n'est, pour nous, que la possibilité d'un passage nécessaire à la seule varie démocratie, celle qui est, à la fois, sociale et économique, et qui, dès lors, devient automatiquement, réellement, la démocratieen absolu, sans qualification restrictive. " (Capitalisme triomphant et criminalisation généralisée. Ed. Contradictions.1998).

De même, il devra se convaincre et convaincre, comme l'écrit Marc MAESSCHALCK, que " l'enjeu pour les jeunes qui peuvent devenir demain des acteurs dans l'économie sociale ou être à leur tour victimes de la recomposition du système, c'est de refuser le cloisonnement de l'information et de chercher à élaborer culturellement et politiquement la revendication d'un choix du développement social qui s'enracine dans la résistance des humains à la violence d'un développement unidimentionnel. ". (Travail pour tous, op.cit .)


E/ La Fondation Elie BAUSSART comme lieu de résistance à la violence d'un développement unidimensionnel.

Ce développement unidimensionnel - la pensée unique- la Fondation Elie BAUSSART, modestement sans doute, mais avec fermeté, a la volonté affichée de le combattre. La volonté d'apporter sa pierre à l'édifice d'un " processus de résistance " visant à " contester le monopole économique du sens "

Elie BAUSSART, très tôt, dès 1938, s'est méfié des systèmes de pouvoir. Ainsi, dans Essai d'Initiation à la Révolution Anticapitaliste, tout en saluant le socialisme qui " a posé la candidature ouvrière à la succession de la bourgeoisie " s'interroge-t-il face à l'U.R.S.S. dont il stigmatise " le socialisme étatique dans lequel la bureaucratie a remplacé la bourgeoisie intermédiaire et la dictature d'un parti celle de la finance et du grand capitalisme tout-puissants "

A l'encontre de " l'Etat libéral ", il aura des paroles tout aussi dures et sans appel :

" L'Etat libéral considère l'homme comme un être de raison, déraciné, sujet de droit plutôt que personne vivante, … asservi jusque dans sa vie personnelle à la loi inexorable du profit " (Idem. Op.cit.)

Ni l'Etat socialiste, ni l'Etat libéral ne lui paraissent dignes de confiance.

" De quelle idée " dès lors, s'interroge-t-il, " devrait s'inspirer la révolution qui s'annonce pour ne pas finir par une nouvelle barbarie ? Nous n'hésitons pas à répondre : l'homme. " (Idem. Op.cit.)

Et d'ajouter :

" … nous pensons simplement à ceci, que la société est faite pour l'homme et qu'une révolution accomplie au nom de l'homme et au service de l'homme a beaucoup de chances de restituer à la société sa véritable destination et son véritable caractère " (Idem. Op.cit.)

Mais Elie BAUSSART n'est pas naïf : il a conscience de ce que, quel que soit le système en place, le plus démocratique fût-il, il n'en faudra pas moins rester vigilants eu égard aux tendances du pouvoir à privilégier le statu quo.

" Parfois, écrira-t-il en 1945, un rocher considérable, miné par un lent et invisible travail, s'effondre, mais la physionomie de la montagne n'en est pas changée " (Catholique, mon frère)

Soit, mais comment miner et reminer sans cesse cette montagne considérable ?

" Notre ambition, précise-t-il, alors qu'il s'illusionne encore sur la capacité de la Démocratie chrétienne à agir comme mouvement de contestation et de résistance au sein du Parti Catholique, notre ambition ne doit pas être d'entrer en concurrence avec les mouvements


sociaux et politiques qui se disputent le monde… Notre seule chance, c'est de trouver le point d'insertion de nos idées dans les réformes inévitables " (Catholique, mon frère)

" Trouver le point d'insertion de nos idées " dans la lutte menée contre la pensée unique du tout à la consommation, voilà bien ce à quoi s'affaire la Fondation Elie BAUSSART, avec d'autres, comme TOUDI.

" La résistance au système, la contestation du monopole économique " auxquelles fait référence Marc MAESSCHALCK, Elie BAUSSART les voit dans un " rassemblement sur le terrain des idées communes plus que sur celui de l'action " (Idem. Op.Cit.)

Non pas que Elie BAUSSART rechigne à l'action, mais parce que, pour lui, il faut " laisser à chacun ses méthodes, sa discipline, son milieu " Cette multiplicité des lieux de résistance est, écrit-il, comparable à une " diaspora (qui) agirait au sein de la société bourgeoise à la façon des synagogues juives pendant la prédication chrétienne dans le monde païen " (Essai d'Initiation à la Révolution Anticapitaliste.Op.Cit.)

L'image utilisée par Elie BAUSSART fait évidemment référence à sa croyance, que ne partagent pas nécessairement les lecteurs de TOUDI, mais elle a le mérite d'illustrer parfaitement la nécessité d'infiltration des structures de pouvoir en place comme stratégie de résistance et de contestation par les mouvements de contre-pouvoir.

D'une manière plus ciblée, et pour en finir là, nous pensons, à la Fondation, que cette stratégie d'infiltration conduira à terme la Wallonie à s'extraire d'un état fédéral qui ne sert en rien ses intérêts (ni ceux de la Flandre d'ailleurs) mais bien ceux de la bourgeoisie, et lui permettra de promouvoir une société centrée sur l'homme.

Née en Wallonie, la contestation socialiste d'une société misant tout sur l'accumulation de richesses au seul profit du Capital, dès le 19ème siècle, puis peu à peu piégée, au sortir de la seconde guerre mondiale, en se confinant à la seule régulation de cette accumulation par le biais de balises sociales sans plus remettre en cause le système, cette contestation toujours latente devrait trouver un second souffle dans un combat pour l'hégémonie d'une nation basée sur un projet de liberté, d'égalité et de solidarité. Car la lutte pour l'émancipation nationale de la Wallonie n'est pas une lutte purement communautaire, comme certains veulent le prétendre, c'est un combat de gauche, un combat idéologique. On l'oublie trop souvent.

Puisse la Fondation y contribuer et toujours se positionner en vigie, les plus belles idées finissant parfois par se dévoyer.

Comme l'écrivait Elie BAUSSART, les idées sont " de belles filles, saines, séduisantes " mais qui " ont couru les chemins " et qui, forcément, risquent de faire " de mauvaises rencontres " (Catholique, mon frère. Op.Cit.)